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Point de vue d'un Arcturien



Chère Elisabeth,

Nous avons bien reçu sur notre galactonet votre dernier éditorial (Télescope n° 12).

Nous autres Arcturiens, qui nous intéressons à votre culture, nous nous étonnons de la manière dont vous-même la dénigrez. Je vous signale au passage qu'il est parfaitement inutile de vous casser la tête à composer des messages simplissimes pour Seti alors que nos sondes spatiales captent toutes vos émissions radioélectriques depuis bientôt un siècle. C'est parce que votre industrie avait enfin le niveau requis que nous nous sommes permis d'envoyer en mission chez vous le sieur Marconi : nous en avions assez d'avoir à affréter des soucoupes pour savoir ce que vous fabriquiez. Ce n'est pas que nous manquions de volontaires pour ce genre de mission, attendu qu'il suffisait à nos pilotes de se coller deux ailes dans le dos pour culbuter toutes les bergères qu'ils souhaitaient, mais cela finissait par coûter cher.

Comme nous épluchons également toutes les pages web qu'affichent les Terriens, nous comprenons ce dont vous parlez dans votre article. Mais je ne saisis pas bien pourquoi vous reprochez à untel de parler de son chien tout en vous désolant que 47.000 sites disparaissent, alors que vous semblez dire que tous ces sites ne parlaient que d'une même personne [Estelle Hallyday] dont le seul mérite est d'être la femme d'un chanteur célèbre, lequel chanteur n'est entré au hit-parade que parce qu'il était le fils de son chanteur de père...

Je crois savoir que l'objet du litige est d'avoir représenté sans protection textile ladite personne en 47.000 exemplaires. Or cette personne est mannequin : vu d'Arcturus, un mannequin ne diffère d'un autre mannequin que par sa tête. Pour une raison culturelle que nous étudions, tous les mannequins ont les mêmes mensurations et, semble-t-il, les mêmes pilosités pubiennes. Alors, exposer 47.000 fois le même corps ou 47.000 corps standardisés, cela ne change rien pour notre Section d'Etudes Anthropométriques Terriennes, et nous espérons, grâce à cette mesure, voir apparaître 47.000 autres fantaisies intellectuelles humaines.

Cependant, je dois attirer votre attention sur une erreur d'appréciation de votre part : pourquoi voudriez vous qu'une page de science humaine sur les trous noirs attire plus notre attention qu'une page sur les rapports d'un maître et de son chien ? Pensez-vous qu'une page sur le fardier de Cugnot puisse obnubiler un ingénieur de la Nasa ? Tout au plus vos pages de science nous donnent-elles des indications sur votre niveau de développement...
Par contre, une page sur un chien ou sur un carré de bégonias nous indique que vous entretenez d'autres rapports qu'économiques avec certaines espèces animales et végétales, et cette dimension culturelle ne laisse pas indifférents nos ethnologues. Nous ne comptons plus les communications scientifiques tentant d'expliquer pourquoi les humains s'offrent des bouquets de fleurs alors que des bouquets de carottes seraient plus utiles, ou pourquoi ils cultivent des hectares d'herbacées au centre de leurs cités pour ensuite en jeter la récolte...

Nous avons cru comprendre que votre indignation de voir disparaître 47.000 images d'une femme à l'état naturel relevait d'une notion religieuse que certains humains appellent "blasphème", à la phrase : La liberté d'expression est un droit sacré. Car nous savons que, dans votre langue, le mot "sacré" appartient au champ sémantique religieux. Cela est très intéressant car c'est la première fois que nous relevons dans les textes du Télescope des informations sur la religion de leurs rédacteurs. Naturellement, il nous a fallu décrypter tous les sous-entendus contenus dans le texte pour cerner cette religion, comme il nous faut nous casser la tête pour saisir les bases de la technologie utilisée pour SETI à partir de la phrase (p. 9) : Sa carrière et ses recherches sur les ovnis ressemblent à deux rubans enlacés que le vent soulève. Certains de mes collègues suggèrent qu'il s'agit d'une allusion à la forme d'une molécule d'ADN, mais ils n'arrivent à saisir le rapport avec le contexte.

Nous essayons de comprendre ce que vous entendez par "liberté d'expression", cette notion que vous considérez comme "sacrée". Il ne s'agit certainement pas de liberté comportementale puisque vous souhaitez quelques lignes plus loin que les autorités répriment la "pédophilie". Nous savons que la "pédophilie" est une forme de sexualité non-normative : nous pouvons donc en déduire que vous soutennez une forme normative de sexualité, sans doute celle qui vous a été dictée par un quelconque prophète. Nous savons aussi que les religions qui régissent le plus les comportements sexuels relèvent des théologies bibliques et coraniques : vous ne devez pas beaucoup apprécier le kamasoutra....

Vous souhaitez également que l'on condamne le "racisme". D'après nos informations, le "racisme" consiste à tenir compte de l'héritage génétique visible d'un individu pour insérer cet individu dans tel ou tel groupe social ou territorial. Ainsi le "racisme" de l'"apartheid" consiste à assigner des territoires distincts à différentes tribus locales, tandis que l'"antiracisme internationaliste et prolétarien" des autorités "maoïstes" implique que le groupe ethnique occupant la région du Tibet fusionne avec des colons de l'ethnie majoritaire. Je déduis de votre position antiraciste et de votre insensibilité à la notion de frontière que vous n'appréciez guère l'activité antichinoise du chef religieux appelé "Dalaï Lama" et souhaitez voir disparaître l'isolat génétique "humain du Tibet", ce qui corrobore nos déductions sur votre incompréhension du kamasoutra, pratique né d'une philosophie religieuse apparentée à celle du Dalaï Lama.

Vous voudriez bien signaler à Mr Sagan qu'il s'est fait avoir s'il croit avoir parlé à un Végan.
S'il est vrai qu'un Végan ne peut pas comprendre pourquoi les Terriens ne se sont pas fait sauter leur monde à la figure, c'est parce qu'il n'y a jamais eu d'Académie d'Ethnologie Galactique dans le système de Véga. Pourquoi ? Parce que les Végans se ressemblent tous, ayant un système de reproduction asexué. Il n'ont pas connu la moindre guerre pour cette même raison : ils ignorent le désir sexuel, et par conséquent, tout désir de possession et toute notion de progrès technique. Pour comprendre une telle relation, je vous renvoie à vos propres religions pacifistes qui associent la recherche de la paix (Heureux les doux car ils auront la Terre en héritage!) à l'extinction des désirs matériels (Heureux les pauvres!), sexuels (Soyez eunuques en vue du royaume des Cieux!) et intellectuels (Je suis la Vérité., et Nous n'avons plus de curiosité après Jésus Christ. [Tertullien]).

Nous autres Arcturiens, qui avons connu la guerre dans notre histoire, savons le pourquoi de la pérennité de votre monde malgré votre stock de bombes : le but de la guerre consiste non à détruire l'adversaire, mais à le décourager de vous combattre. Jadis, pour soumettre des populations sur un empire immense qu'ils n'avaient pas les moyens de contrôler, vos Mongols débarquaient dans un canton et rasaient des villages entiers pour terroriser toutes les populations à l'entour et les inviter à se rendre sans combat.
De vos jours, il semble que les Yankees aient battu l'Union Soviétique en la semant dans une course aux armements qui ressemblait plus aux menaces d'un gorille se frappant le torse qu'à une réelle volonté d'en découdre une fois pour toutes. Maintenant que le dernier empire supranational a disparu avec cette Union, après les empires coloniaux européens, l'anarchie qui vous tient lieu de "nouvel ordre international" devrait faucher plus de vies humaines chaque décennie qu'un demi siècle d'équilibre nucléaire n'en a coûté, malgré les gesticulations de votre Onu.
Vous remarquerez que l'ancien équilibre nucléaire mondial est remplacé aujourd'hui par des équilibres nucléaires régionaux accommodés du même rite de frappe de torse : ce n'est pas parce que les Chinois, les Indiens, et les Pakistanais ont des bombes atomiques qu'ils doivent se priver de régler leurs querelles d'influence dans les monts d'Afghanistan et du Cachemire en utilisant les rivalités de tribus locales qui se tirent dessus avec de vieilles escopettes à un coup...

Pour en revenir à votre religion, il me semble évident que la notion de "liberté d'expression" est incompatible avec une philosophie prônant l'extinction de la curiosité intellectuelle, d'où mon hésitation à vous rattacher aux courants religieux mosaïques, d'autant plus que vous considérez votre projet SETI plus important que "l'élan de solidarité avec les réfugiés du Kosovo".
Je sais que "solidarité" est une trouvaille sémantique de la religion des "Droits de l'Homme", philosophie dont le caractère de "religion révélée" est dévoilée par son iconographie, où ces droits sont inscrits sur des sortes de "tables de la Loi" d'inspiration mosaïque marquée. La religion dite des "Droits de l'Homme" emploie le mot "solidarité" pour ne pas dire "fraternité" ou "charité", histoire de promouvoir un ersatz de morale chrétienne sans l'avouer.
De plus, considérant que, pendant que vos télés vous bassinent sur la guerre du Kosovo et son cortège de réfugiés, elles laissent dans l'ombre les réfugies des guerres précédentes qui croupissent dans des camps ougandais, et que cela vous indiffère totalement, j'hésite à prendre au sérieux votre condamnation du "racisme", sachant que ce genre d'indifférence implique plus ou moins de ranger les réfugiés ougandais dans la catégorie "bande de Nègres".
Je déduis donc de ceci que la notion de frontière ne vous est insensible qu'à l'intérieur d'une sphère culturelle dont l'Internet est un support. Mais n'est ce pas le rôle d'une frontière que de délimiter une zone politique ou culturelle ? Dès lors, quelle est la pertinence d'une proposition équivalant à dire "je ne ressens pas de frontière là où il n'y en a pas" ?

Nous autres Arcturiens ne nous émouvons point de voir crever cent mille Ougandais par ci et cent mille Kosovars par là, car, étudiant la vie terrestre dans sa globalité, nous devrions alors nous indigner de voir disparaître des millions d'arbres chaque année et assister à l'extinction d'espèces animales tout aussi terriennes que six milliards de bipèdes se prenant pour le centre de l'Univers.
S'il est une valeur que nous partageons avec les humains, c'est bien le respect de la loi du plus fort. En effet, la Déclaration Galactique des Droits de l'Arcturien ne parle nulle part des droits des espèces inférieures comme les Végans, les Humains, et autres animaux et végétaux.
Comme vos femelles apprécient les fourrures animales, nos enfants adorent les ballons en peau d'humain gonflés à l'hélium, et nos épouses des humains entiers passés entre les mains de taxidermistes pour en faire des articles de jardin. Nos places publiques comportent aussi des compositions variées d'humains taxidermisés tirées de votre iconographie historique : Mêlée Guerrière ou Partouze fantastique (pour cette dernière oeuvre, certains critiques estiment que la reconstitution est infidèle, doutant que des impubères puissent être intégrés au groupe et que les termes "chienne", "jolie chatte", "astique mon poireau", "amène ta moule", et "mets-y dans l'oignon", captés dans vos émissions érotiques, impliquent la participation d'espèces animales et végétales à ces activités).
C'est pour cette industrie que nos soucoupes volantes prélèvent de temps en temps des végétaux, des animaux, et des humains. Et c'est d'un orgueil bien de chez vous que de penser que ces échantillons vont nous servir à des expériences scientifiques de haut niveau! Inversement, c'est dans le cadre d'une étude du fonctionnement de vos organismes au niveau cellulaire que nous vous gratifions de temps à autre de virus plus rigolos les uns que les autres : la peste noire, le choléra, la grippe espagnole... Nous reconnaissons que vos progrès dans la lutte contre le sida sont remarquables, mais cela ne nous émeut pas trop : nous avons récolté sur une planète à vie carbonée une nouvelle petite bestiole qui devrait vous permettre de résoudre en quelques semaines tous vos problèmes de surpopulation...

Peut-être serez vous déçue de voir que notre philosophie d'espèce galactique supérieure, "regardant de haut les aléas de la bêtise humaine", ne s'apparente nullement à une utopie humanitaire. Mais pourquoi vouloir à tout prix qu'habite les étoiles ce dieu infiniment bon que vous croyiez jadis voir gambader sur les nuages ? Vous commettriez ainsi la même erreur que ce Krom hypertrophié du "je" qui "(n') existe (que) grâce à vous", et qui projette sur d'hypothétiques recoins inobservables de l'univers (tu parles!), affaissements gravitationnels, ultradimensions atemporelles, et autres fantasmagories, la vieille quête humaine d'un au-delà du réel, superbe pièce montée semblable à un temple hindou, que l'orgueil incommensurable d'humains non-hindous a prétendu trouver sous la forme d'un "être suprême" irreprésentable, "inaccessible à la pauvre raison humaine", et autres attributs hyperboliques, que notre raison arcturienne se contente de traduire par un c'est mon dieu qu'est le plus mieux...

Serez vous aussi déçue d'apprendre que nous vous avons de tous temps envoyé des agents chargés vous communiquer les plans de nouvelles armes ? Vous organisez bien des combats de coqs!
Et puis vos guerres ne vous ont coûté que trois milliards de vies sur 80 milliards d'humains : une paille... L'espèce supérieure d'une planète que nous appelons Setextra a vu disparaître environ un quart de chaque génération dans des conflits plus ou moins attisés par nos soins depuis trois siècles. Il faut bien avouer que c'est beaucoup plus rigolo de concevoir des armes pour des êtres dotés de six bras et deux ailes que pour des humains. Et si l'on ajoute que leurs membres amputés sont capables de repousser, que leurs trois coeurs se suppléent aisément, qu'ils sont hermaphrodites, et que leurs capacités télépathiques atténue chez eux la notion d'individualité et la peur de la mort qui en découle, vous comprendrez pourquoi le Setextran est le plus enthousiaste des guerriers...

Imaginez le jeune guerrier setextran, dont l'âge n'a pas épaissi les squames, se jetant d'une falaise armé d'un bazooka, tandis que son adversaire plus âgé peut l'attendre équipé d'un simple poignard : on se croirait dans une arène romaine. Le combat est plus équilibré qu'il ne paraît : s'il est plus facile à un jeune qu'à un vieux de se faire trouer la peau, au sens le plus littéral du terme, son adversaire a moins intérêt à le mettre en pièces s'il veut jouir après le combat du repos du guerrier (tandis que sa vieille carne lui sert beaucoup moins d'assurance-vie...). Nous avons eu l'occasion d'expérimenter sur ces bestioles à bite rétractile un nouveau gaz de combat à effet priapique. Imaginez une charge de dix mille guerriers la quéquette à l'air : on se serait cru dans La guerre des boutons! Evidemment, nous avons pu constater à cette occasion que ce membre là ne repousse pas après amputation... C'est sans doute un hasard de la sélection naturelle locale : pour un être hermaphrodite, une bite est moins nécessaire qu'un bras ou une jambe. Mais les survivants font de très belles amazones...

Vous nous objecterez que nous pourrions faire plus de choses pour votre pauvre humanité, comme peuvent le penser ces raëliens qui nous attendent comme le Père Noël. Mais dites-moi : ne regardez vous pas avec condescendance ces Papous qui pratiquent le culte du cargo ? Nous pourrions effectivement faire quelque chose pour l'écosystème terrestre : exterminer l'espèce humaine...
Je pose la question à vos lecteurs : si nous venions éclaircir les rangs de l'humanité, zigouiller trois ou quatre milliards d'humains sur six ou sept, comme exemple de taux de nettoyage raisonnable, sur quels critères devrions nous faire le tri ?
Nous faudrait-il utiliser le critère raëlien du QI ? Et dans ce cas massacrerions-nous la moitié la plus stupide ou la plus intelligente ? Si nous massacrions les intelligents, la nature aurait vite raison des excès des imbéciles survivants et l'écosystème serait sauvé. Inversement, si nous tuions tous les imbéciles, et jusqu'à 80 % des humains, nous nous délecterions du spectacle de l'évolution d'une société où chaque membre réfléchit avant d'obéir. D'un autre côté, sachant que les plus doués d'entre vous sont capables de la pire jobardise dès qu'ils s'éloignent de leur champ ordinaire de connaissances et de la pire sauvagerie dès qu'il s'agit de séduire quelqu'un qu'ils connaissent au détriment de quelqu'un qu'ils ne connaissent pas, il n'est pas certains que cela aboutisse à un monde tellement différent du vôtre...

Faut-il y aller massivement à coup de Rayon de la Mort ? Dans tous les coins où l'on trouve plus de cent humains au kilomètre carré, zaf! De Londres à Kharkov, un coup de torchon : 250 millions de bipèdes vaporisés. Un petit survol d'Hokkaido à Singapour : au moins 500 millions. Les Philippines : 75 millions. Un crochet par Sumatra et Java : 130 millions. La vallée du Gange, de Delhi à Calcutta : 350 millions. La vallée du Nil jusqu'à Khartoum : 80 millions. Mexico et ses environs : 30 millions. Un petit coup de tondeuse dans le delta du Niger : 50 millions. Buenos Aires : 10 millions. Un survol de Rio à Sao Paulo : 30 millions. La côte est des USA : 100 millions. Total des courses : 1.500 millions. Allons : encore un coup de sulfateuse sur la Californie et nous aurons liquidé à peu près 100 % des cadres scientifiques de cette planète. Nous vous laisserions à peu près tous les centres religieux (Lhassa, Amristar, Qom, Jérusalem, La Mecque, Salt Lake City), histoire de voir comment évolue une société où la kalachnikov remplace le microscope, et nous repasserions dans une centaine d'années terrestres.

Immoral ? Quoi "immoral" ? N'avez-vous jamais démoli une termitière pour voir à quelle vitesse ses habitants allaient la reconstruire ? Notre attitude est toute aussi scientifique : de même que vous dérangez les termites par simple curiosité intellectuelle, nous pourrions vous massacrer rien que pour voir comment vous vous tiriez de là.

Nous aurions bien une technique plus simple que le Rayon de la Mort, mais que nous jugeons bien plus immorale car nuisant aux autres espèces terriennes. Elle consiste à pomper le contenu de vos océans, à en faire une petite boule large comme la moitié de votre lune, et à l'envoyer sur orbite. Il nous suffirait de tout remettre en place un peu plus tard et d'acclimater des semences extra-terrestres.

Que vous faudrait-il de plus pour vous convaincre définitivement que nous appartenons à une espèce galactique supérieure "regardant de haut les aléas de la bêtise humaine" ? Quelques éléments sur notre organisation sociale ? Et bien, nous vivons dans une société de loisirs où les machines font le sale boulot, où ceux qui ne veulent pas travailler roupillent autant qu'ils le souhaitent, et où ceux qui travaillent ne le font que parce que leur tâche les intéresse. Comment somme-nous arrivés à ce haut niveau d'organisation sociale ? En réunissant un certain nombre d'entre nous qui avaient le même projet de société et en massacrant tous ceux qui n'étaient pas d'accord avec notre philosophie...

Non mais sans blague! Imaginez le topo : un loustic invente la voiture individuelle, un autre décide de réunir les fonds pour en organiser la production de masse, et tous les autres s'attellent à la production de toutes sortes de biens à échanger contre des bagnoles. Mais nous ne voulions pas d' "Arcturien moyen poussant son caddie au supermarché", pour reprendre l'expression d'un certain Jérôme Marinier (in Télescope n° 10, lequel Jérôme associe la notion de "Terrien moyen" à celle de "Blanc civilisé" : la science anthropologique arcturienne vous remercie pour l'information...).

Or sachant que la société de consommation, comme vous pouvez le constater chez vous, est étroitement associée à l'organisation démocratique de la société, et que la population souhaite généralement l'orientation de la production vers la satisfaction des besoins individuels au détriment de grands projets comme la conquête spatiale (nous savons pertinemment que les Yankees sont allés sur la Lune uniquement pour clouer le bec aux Russes, lesquels avaient lancé leurs Spoutniks et autres Vostoks sans demander son avis au peuple), il a fallu que l'Organisation se passe de demander son avis aux diverses peuplades indigènes pour mettre le grappin sur toutes les ressources de la planète, ceci afin de concocter le Grand Œuvre : l'entrée du système d'Arcturus sur la scène galactique.

Cela ne s'est pas fait sans mal : ce fut une guerre fraîche et joyeuse! Faute d'avoir connu une vraie guerre mondiale (qui est autre chose de gambader sur les îles du Pacifique ou dans les plaines d'Europe...), vous ne pouvez pas imaginer le progrès technique qu'elle permet. Certes, vous avez profité des vôtres pour accélérer vos progrès en chimie, en chirurgie, en balistique, et en atomistique, mais vous n'imaginez pas soixante années d'une telle activité (ils ne voulaient pas se rendre...). Car ce n'est pas tout d'asphyxier cent mille imbéciles qui persistent à camper sur le terrain de notre futur complexe industriel atomique : il faut aussi que le gaz soit biodégradable. Nous avons aussi trouvé un truc génial pour nous emparer à peu de frais de vastes régions tropicales couvertes de cultures vivrières où végétaient des Arcturiens d'une race indifférente à la notion de progrès : l'aide alimentaire.
Suivez le raisonnement d'un Arcturien évolué et prenez-en de la graine :
- primo : soit une densité de population tropicale correspondant au niveau de production agricole ;
- secundo : soit une disette bénigne comme il s'en produit à chaque génération ;
- tertio : aussitôt, le coeur sur la main, nous envoyons des tonnes de céréales ; ceux qui auraient dû mourir ne meurent pas, d'où une surpopulation et une nouvelle disette aux allures de famine ;
- quarto : nous envoyons davantage de céréales que l'année précédente ; ceux qui avaient, malgré la famine, réussi à récolter quelque chose ne peuvent écouler leur production face à la concurrence de nos céréales gratuites ;
- quinto : quand ce cycle aboutit à transformer tous ces agriculteurs en un immense cortège de mendiants, nous supprimons l'aide sans crier gare ; ils n'ont plus qu'à aller gratter des racines dans leurs champs abandonnés et à se bouffer entre eux ;
- sexto : nous entassons les quelques survivants dans des réserves et nous développons une culture mécanisée sur les terres ainsi récupérées...

Avez-vous bien saisi l'astuce ? Une espèce supérieure se reconnaît à sa capacité à rouler les espèces inférieures grâce à de simples emballages estampillés "C'est pour une bonne cause"...

Autre coup génial : des caisses de whisky distribuées sans compter aux tribus les plus primitives (la tribu de Breizh : exterminée en six lunes); pour les populations plus évoluées, distribuer de la chnouf à la jeunesse en la persuadant qu'il s'agit d'une nouvelle technique d'épanouissement (la civilisation de Vishi, détruite en une génération); si cela ne suffit pas, lui faire associer la sexualité à l'idée de plaisir plutôt qu'à celle de perpétuation de l'espèce, et répandre un petit virus à transmission sexuelle chargé de mettre hors service leurs appareil génitaux (la race des Grobitoux, jadis si fière de son tempérament sanguin).
Autre trouvaille : intoxiquer les populations de beaux discours sur la liberté, la patrie, la volonté de Dieu, ou toute autre étiquette "C'est pour une bonne cause", afin de les encourager à s'entre-tuer pour à la fin gagner le privilège de nous avoir pour maîtres...
Quand à ceux qui se mettent soudain à réfléchir, ils ne sont pas assez nombreux pour que cela nous ruine de les acheter, surtout quand le coût d'achat n'est qu'un titre de "pouésidân de la ouépublique démocouatique ouévoluziônaieu"...

Cela se passait il y a cinq cent années terrestres. Il reste un peu partout, dans les régions les moins accessibles de la planète, quelques centaines de millions d'Arcturiens vivant dans leurs sociétés primitives.

Quant au peuple vainqueur, les Arcturiens de l'ethnie Aristo, il se partage en plèbe vivant principalement de services gratuits (logement, éducation, transports, loisirs, information, etc) et en élite chargée de mener à bien nos projets d'extension galactique. Et quand nos parlons des "progrès de l'arcturité" (exemple : "un petit pas pour moi, mais un grand pas pour l'arcturité"), nous ne songeons pas à autre chose qu'au progrès des seuls Aristos.

Nous avons dans nos cartons le projet de vous envahir un de ces jours. Tout le problème est de savoir si nous commencerons par vous massacrer sans crier gare, avant d'inviter les survivants à collaborer (Ubi solitudinem faciunt, pacem appellant, comme on dit chez vous...), ou bien si nous viendrons la pâquerette au coin des lèvres pour vous proposer un traité d'amitié (c'est après avoir rencontré un de nos astronautes que Jean de La Fontaine a écrit la fable du pot de terre et du pot de fer, inspirée de notre littérature...). Et si vous, ou vos lecteurs, nous exposiez quelques objections à ce projet, nous serions ravis d'étudier ce morceau de philosophie humaine.

Ukko